Réponse à l'article paru dans Les Echos, web édition, le 14/02/2011 sur "Le déclin de la grande distribution"
les-echos-art-sur-le-declin-de-la-grande-distribution-14-02-2012.pdf
Monsieur le Sénateur, il faudra bien un jour arrêter de crier haro sur la "grande distribution" et de chercher tous types d'indicateurs qui démontreraient, par une lecture bien trop rapide, ce fameux déclin tant espéré par certains.
Quelques exemples : vous annoncez, bien justement, que la part de marché de l'hypermarché sur le commerce alimentaire a baissé de 35 à 32% en 10 ans. Mais vous oubliez de préciser que la part des GSA (grandes surfaces alimentaires, hypermarchés et supermarchés) s'est maintenue, dans le même temps autour de 67% (source INSEE, la situation du commerce 2010). Ce sont les mêmes "grands distributeurs" qui exploitent ces deux formules de vente et qui ajustent leurs formats.
Vous évoquez une désaffection des grandes surfaces. Faux, il suffit de se promener dans les centres de périphérie, en province, pour constater un afflux continu de clients. CARREFOUR souffre, certes, mais pas l'hypermarché ; et CARREFOUR ce n'est pas l'hypermarché en France. Bien d'autres enseignes savent les exploiter (LECLERC, AUCHAN, CORA, GEANT, etc.).
Vous mettez bien justement en avant le grand retour de la proximité. Mais qui favorise ce retour en créant de nouveaux concepts qui répondent bien mieux aux nouvelles demandes des consommateurs ? CARREFOUR City, CASINO Shop, U Express, Chez Jean (CASINO et RELAY)… de "grands distributeurs".
Vous glorifiez les e-players du web en laissant transparaitre une satisfaction de les voir fragiliser la "grande distribution". Vous oubliez de préciser que sur les 15 leaders du e-commerce, plus de la moitié sont des "grands distributeurs" historiques tels FNAC, LA REDOUTE ou CDISCOUNT qui appartient au groupe CASINO (source FEVAD, bilan 2011).
Et, Monsieur le Sénateur, pourquoi faire une dichotomie entre AMAZON et KIABI, par exemple. AMAZON ne fait-il pas partie, lui aussi, de la "grande distribution" ? Il est le leader mondial du e-commerce.
Vous pêchez par méconnaissance du fonctionnement des entreprises de distribution. Leur immense difficulté et leur grande force reposent sur le fait qu'elles se battent sur des marchés extrêmement concurrencés. Elles sont ainsi obligés de rivaliser dans leurs niveaux de prix, dans leurs offres et dans des services sans cesse nouveaux pour fidéliser des clients fortement volages qui arbitrent en permanence leurs dépenses.
Pouvez-vous citer un seul groupe de distribution qui aurait déposé le bilan ces dix dernières années ? Non, tout simplement parce que leur force c'est la remise en cause permanente et l'adaptabilité aux évolutions permanentes de notre monde. On parle de l'industrie ?
Au lieu de sembler vous réjouir sur ce que vous appelez un "déclin" et qui n'est en fait qu'une lecture bien trop rapide, vous devriez vous réjouir des actions de progrès qui sont réalisées dans les villes et les régions par de vrais partenariats entre les "grands distributeurs", les promoteurs et les élus.
Le dernier Congrès de l'ACFCI (Assemblée des Chambres Françaises de Commerce et d'Industrie) qui a réuni plus de 1.000 personnes à Paris le mois dernier, était éloquent. De grands distributeurs étaient invités aux tables rondes, les déclarations à la tribune allaient dans le même sens : arrêtons de monter les commerçants, de toutes tailles, les uns contre les autres, nous avons tous à gagner d'une complémentarité pour construire les villes et offrir à nos concitoyens le commerce qu'ils demandent et qu'ils méritent.
Monsieur le Sénateur, il n'existe pas du tout de "déclin" de la grande distribution, comme vous cherchez à le démontrer. Bien au contraire, la France a tout à gagner de la dynamique de ce secteur dont l'activité est non délocalisable et dont la dynamique à l'international porte le prestige de la France. Par ailleurs, le rapport de forces qu'ils instaurent avec les grands groupes industriels mondiaux est la meilleure caution pour le contrôle des prix et de l'inflation.
Certes, la situation n'est pas idyllique. Des abus peuvent être constatés dans le comportement de certaines entreprises de "grande distribution", ce qui est bien regrettable. Evitons les généralisations. Qui sait qu'AUCHAN est le premier donateur aux banques alimentaires ? Par éthique, ils refusent de communiquer sur ces actions caritatives. Et n'oublions pas que 50% du commerce détail en France est détenu par des indépendants regroupés dans des réseaux puissants en franchise ou en coopérative. Ils font eux aussi partie "de la grande distribution" dont vous évoquez le déclin.
Fi des polémiques ! Construisons nos villes et nos régions avec toutes les formes de commerce, petit, grand, en magasin, sur le web, en centre-ville, en abord des villes et en périphérie. "L'ennemi" est ailleurs, c'est celui qui refuse le progrès.
Paul-Louis Halley, les frères Defforey et Marcel Fournier doivent s'arracher la tête en suivant les aventures épiques de Carrefour. Mais où est le
commerce ? Mais qu'est devenu le bons sens ? Pourquoi faut-il prêter une oreille si attentive à des actionnaires qui s'affolent chaque jour un peu plus ? Le marché n'est pas dupe ; le consommateur non plus... mais là c'est plus grave. Nous oublions l'histoire... Il y a quelques années, EUROMARCHE "une nouvelle race de magasins" entrait dans une terrible spirale de baisse du chiffre d'affaires parce que le financier qui avait repris les rênes alors, avait compris qu'il suffisait de monter un peu les prix dans les hypermarchés pour dégager tout de suite un surplus de marge facile à distribuer aux actionnaires. Il n'avait pas lu Walcom P. Mc Nair et sa fameuse "wheel of retailing" (Harvard en 1958 repris par Stan Hollander en 1960). Que les nouveaux propriétaires de 20% du capital de Carrefour ne perdent pas de temps à lire Mc Nair, je comprends, tant pis pour eux ; mais que les descendants de Sam Walton aient oublié les essentiels du commerce, alors là j'en perds mon latin et ma distribution ! Wal-Mart est en baisse de chiffre d'affaires, à magasins constants sur son territoire, depuis près de deux ans. Savez-vous pourquoi ? Certes, l'argument de "la faute à la crise" aurait pu satisfaire plus d'un observateur. Eh bien non, il faut aller chercher un peu plus loin ! Pour augmenter ses profits, Wal-Mart a massivement chargé ses gondoles de produits à marques propres qui se sont révélées plus chères que les produits auxquels étaient accoutumés les fidèles shoppers (ceux qui sont accueillis en magasin par des "greeters" : hy pal, hy mam, how are you today?). Branle-bas le combat ! Wal-Mart vient d'annoncer qu'il revenait à ses fondamentaux en réimplantant des marques nationales à très bas prix. Carrefour, réveille-toi, regarde le colosse devant toi, lui aussi a fait des erreurs, lui aussi revient sur ses décisions et combien il a raison ! Mc Nair nous avait bien expliqué pourtant que tout discounter, à un moment donné, est tenté de remonter ses marges, il perd ainsi son atout concurrentiel. Ah si les erreurs des autres pouvaient nous servir ! Mais la sagesse existe-t-elle vraiment face aux enjeux financiers ?
Dès que j'apparais quelque part, c'est la phrase rituelle qui est prononcée : "Michel, toi qui est au coeur de la distribution, que se passe-t-il ? Comment ça va le commerce en ce moment ?" Bien loin de moi l'idée de me prétendre un quelconque magicien qui, du haut de sa tour de Babel, verrait les plaines et les montagnes, le passé, le présent et le futur. Mais j'observe, j'observe et je discute, beaucoup, avec des acteurs dans différents secteurs qui touchent ce si large monde du commerce ; et forcément je me fais une opinion... Deux secteurs sont en pleine croissance : le bio et les sex toys (+ 25% en 2010) ! Ce n'est certes pas une plaisanterie, mais bien la démonstration de l'état d'esprit actuel de notre cher "consommateur" que je préfèrerai appeler le "butineur" : il se balade sur le net, dans les rues et dans les centres commerciaux et, oh magie ! de temps en temps, il lâche sa carte bleue. Angoisse et plaisir, ce sont les deux moteurs de nos butineurs aujourd'hui. Le monde est plein d'incertitudes : le monde arabe est en pleine révolution et personne ne peut en prédire l'issue, mais chacun sait qu'elle aura des conséquences géopolitiques et économiques de grande ampleur. Les jeunes vivent dans un profond malaise, c'est une forte réalité qu'il ne faut surtout pas minimiser, et cela me fait mal. 200 personnes viennent de mourir de la grippe en France. Certes, on est loin du syndrome de panique du H1N1 et des 800 millions d'euros dépensés l'an dernier au nom du fameux "principe de précaution", mais les menaces qui pèsent sur la santé sont toujours là. Après la vache folle, l'oiseau et le cochon fous, que va-t-il bien nous tomber sur la tête ? Des hippopotames volants qui auraient attrapé la dingue ? Et comme si ces sources d'anxiété ne suffisaient pas, les donneurs de leçons climatiques nous affolent avec la planète. Alors je consomme bio-bio pour sauver la terre, mais quelle culpabilité ! Heureusement les sex toys sont là pour me laisser aller, pour me décomplexer et pour me laisser vivre dans des futilités où enfin, on ne me parlera plus ni du trou d'ozone ni du bilan carbone ni du revenu des agriculteurs. Dans ce nouvel équilibre économique où la consommation ne dépassera pas les 0,5 à 1% de croissance pendant quelques années, il ne nous reste plus qu'à nous précipiter sur le bio-bio et les sex toys. Au-delà de cette forte image, une réalité économique quand même, les distributeurs de toutes tailles ont compris depuis le début de la fameuse "crise" qu'il fallait dorénavant gérer en croissance 0. Cela sous-entend que le développement du chiffre d'affaires ne peut plus venir que de la capacité des entreprises à prendre des parts de marché sur leurs concurrents, tous types de concurrents, ceux de mon métier et ceux d'ailleurs mais qui pèsent aussi sur la carte bleue du butineur. Je gage que l'on va assister à un développement de l'innovation commerciale comme on n'en avait pas encore vu depuis longtemps. Tout va être bon pour conquérir cette part de marché : stratégie multicanal (le combat magasin - web est totalement dépassé) ; capacité à utiliser les nouveaux outils de la mobilité (smartphones, e-tablets, géolocalisation ; prospectus dématérialisés et tutti quanti) ; réenchantement des magasins et des centres commerciaux pour toujours mieux séduire un butineur qui maintenant vibre au son des sex toys ; embauche de community managers, jeunes, très jeunes, pour être les premiers à savoir tirer toute la substantifique moelle des réseaux sociaux ; et tout cela en étant performant dans un enjeu essentiel, le PRIX. Alors chers amis qui allez me demander comment va le commerce, ouvrez grands tous vos sens, la révolution de l'innovation commerciale est en mouvement ! A nous d'être aux premières loges et d'en être des acteurs privilégiés !
Accueil | Informations légales | ® michel choukroun